Holmes, Newton et Asimov : névroses et accomplissements.

“Un esprit créatif sera naturellement inhibé par la présence d’autres personnes, car le processus de création a ses phases embarrassantes : une bonne idée vous vient souvent au terme de plusieurs centaines d’idées idiotes que vous préférez naturellement garder pour vous.” — Isaac Asimov

Isaac Asimov est réputé pour avoir écrit et édité plus de 500 livres, soit en moyenne une dizaine d’ouvrages par an, durant les 53 années qu’auront duré sa carrière. 

J’ai du mal à concevoir que l’on puisse regarder ces chiffres sans se poser la question suivante : Comment un homme seul peut-il être à l’origine d’un corps de travail aussi conséquent? Sans oublier le fait qu’il est encore aujourd’hui considéré comme l’un des trois plus grands auteurs de science-fiction ayant jamais vécu. 

Claustrophile notoire, Asimov déclarait en 1969 : 

“ [T]he only thing about myself that I consider to be severe enough to warrant psychoanalytic treatment is my compulsion to write … That means that my idea of a pleasant time is to go up to my attic, sit at my electric typewriter (as I am doing right now), and bang away, watching the words take shape like magic before my eyes.”

Dans le troisième volume de son autobiographie, il raconte comment, enfant déjà, il rêvait de tenir un petit stand de journaux dans le métro new-yorkais. Un endroit étriqué où il pourrait passer ses journées à lire, bercé par le bruit des rames. 

Ces quelques anecdotes en apparence anodines nous en apprennent beaucoup sur la personnalité d’Asimov : une obsession pour les mots, l’amour de la solitude et de l’écriture mais aussi et surtout, selon ses propres mots, une “compulsion” à écrire. 

Comment s’intéresser au travail d’un auteur sans prendre le temps de s’arrêter sur les termes qu’il emploie? 

Compulsion : Acte que le sujet est forcé d’accomplir sous peine d’angoisse, de culpabilité.

L’institut universitaire en santé mentale de Montréal décrit la compulsion comme l’action produite par une pensée obsessionnelle. L’action en question est souvent ritualisée dans le but d’apaiser la crainte ou le malaise lié à la pensée obsessionnelle. La personne atteinte de ce genre de trouble ne peut généralement pas contrôler ces compulsions. 

En tant qu’auteur et homme de science, j’ai du mal à croire qu’Asimov ait employé ce terme à la légère. De quelle manière cette compulsion à écrire se traduisait-elle dans son cas précis? 

Lorsqu’on l’interroge sur les secrets de son incroyable productivité, Asimov explique qu’il n’y en a aucun. Il explique simplement qu’il se contente de s’asseoir invariablement chaque jour devant sa machine à écrire entre six heure du matin et midi. Six heures d’affilée passées à écrire tous les jours, sans exception. 

Sans considération pour la qualité de ses réalisations, de manière assez mécanique, Asimov écrit. Parce qu’il ne peut pas faire autrement. Ce besoin est si fort qu’il n’accepte que peu de révisions sur chacun de ses textes. Il écrit d’une traite, relit, corrige et met en forme une fois puis retape le manuscrit qu’il considère alors comme achevé. Au suivant. 

Toujours en mouvement, comme impossible à arrêter. Comme s’il était possédé. 

Des siècles plus tôt Isaac Newton a écrit concernant la manière dont il opérait lorsqu’il s’attaquait à un nouveau problème :

“I keep the subject constantly before me and wait till the first dawnings open slowly, by little and little, into a full and clear light.”

De là à retrouver dans ces quelques mots une incapacité à se détacher d’une question, d’un sujet ou d’un problème tant que celui-ci n’est pas résolu, il n’y a qu’un pas. 

Autre exemple frappant du “pouvoir des obsessions” : la quête incessante d’Andrew Wiles qui l’a poussé à dédier dix ans de sa vie à la résolution d’un théorème mathématique vieux de 300 ans. 

Le théorème de Fermat a fait partie pendant longtemps de ces grands problèmes réputés insolubles. Révélé au public pour la première fois au 17ème siècle, l’auteur terminait son exposé sur ces mots :

“I have a truly marvellous demonstration of this proposition which this margin is too narrow to contain.”

S’en sont suivis 300 ans de tentatives infructueuses ou avortées dans le but de prouver ce théorème, jusqu’à ce qu’en 1994 ce mathématicien anglais de 41 ans réussisse à venir à bout de la démonstration au prix de dix années d’efforts et de sacrifices. Il n’y a qu’au prix d’un dévouement complet à sa quête que Wiles a pu réussir ce tour de force.

Cela m’amène à une étude publiée par le psychologue Parker E. Lichtenstein en 1971 qui pose une question intéressante : l’acharnement dont feraient preuve ceux que l’on considère comme des génies ne serait-il pas un moyen pour ces personnes de canaliser leurs angoisses au profit d’une tâche productive? L’angoisse et les tendances obsessionnelles seraient donc moteurs dans l’acte de création, le travail serait un exutoire, une nécessité et un moyen de vivre avec des névroses persistantes. 

“The habit of productive effort seems in many cases to relieve anxiety sufficiently to allow creative effort to proceed with results highly beneficial to society.”

Le postulat est intéressant et au regard des accomplissements extraordinaires d’Asimov et de Newton (pour ne citer qu’eux), il est tentant de croire que leurs héritages ne s’expliquent pas seulement par une volonté de fer et une discipline hors norme. Mais, si ce postulat s’avère correct, que se passe-t-il lorsque l‘esprit ne trouve plus d’échappatoire dans la tâche qu’il s’est fixé? 

L’exemple le plus flagrant, bien que fictif, reste peut-être celui de Sherlock Holmes. De nombreux épisodes à travers l’oeuvre de Conan Doyle dépeignent celui-ci comme souffrant d’une addiction prononcée, particulièrement handicapante dans les moments de calme entre ses enquêtes. Sans défi à relever, sans problème sur lequel se concentrer, l’esprit de Holmes déraille. De la même manière qu’Asimov est obsédé par les mots, Holmes est obsédé par les puzzles, par les énigmes… Lorsqu’il ne trouve pas de problème auquel s’atteler, les angoisses refont surface et le seul moyen de les faire taire serait le recours à la drogue. 

Polymathe britannique de renom, Richard Francis Burton, fait partie des personnes ayant réellement existé qui se rapproche sans doute le plus de l’idée que l’on se fait de Sherlock Holmes “dans la vraie vie”.

Tour à tour officier militaire, escrimeur, explorateur, écrivain et poète, traducteur, linguiste, orientaliste, maître soufi, ethnologue, diplomate, il parle 29 langues, 11 dialectes… Et souffre d’addiction à l’alcool, au sexe et aux opiacés. 

La figure du génie qui tutoie la folie, les personnalités dépeintes comme excessives sont légions aussi bien dans les livres d’histoires que de fiction. La corrélation est-elle avérée, y aurait-il un fond de vérité, ou bien s’agirait-il d’une vision romanesque du génie créatif? 

Autre question intéressante : le caractère obsessionnel serait-il un préalable à l’accomplissement de travaux hors du commun ou un corollaire du génie? 

Car dans l’hypothèse où le premier cas de figure s’avérerait vrai, se poserait alors la question de savoir si l’obsession peut être “fabriquée”.

Ce qui m’amène à un sujet on ne peut plus d’actualité. 

Dans son dernier livre intitulé Hooked, Nir Eyal explique comment les entreprises de nouvelles technologies utilisent la manière dont notre cerveau fonctionne pour créer de manière artificielle des habitudes au profit de leurs produits… avec le succès que l’on sait. 

Les mots choisis par Nir Eyal sont loin d’être aussi connotés que les miens, il préfère aux termes obsessions et addictions celui d’habitudes, mais son propos n’en est pas moins intéressant. Il expose notamment les 4 composantes qui conditionnent la création desdites habitudes :

1- Le déclencheur : peut-être externe (un bouton, un pop-up, un message) ou interne (un endroit, une personne ou encore une émotion). C’est l’événement qui pousse à agir. 

2- L’action : Une action simple, souvent effectuée sans même y penser, qui arrive en anticipation de la récompense. Action X = récompense Y.

3- La récompense : peut-être lié à la tribu (sentiment d’appartenance, de validation, expérience collective), à la gratification que l’on ressent suite à une quête (ce que l’auteur appelle la chasse, c’est par exemple le ressort sur lequel s’appuie l’industrie des jeux d’argent) ou enfin les actions qui sont sources de satisfaction en elles-mêmes (satisfaction d’avoir mené à bien une tâche, sentiment d’accomplissement)

 4- L’investissement : pour que le système fonctionne il faut que la valeur associée à un service ou un produit s’apprécie avec le temps. Par exemple, plus je passe de temps sur Instagram dans le but d’accumuler des followers, moins la probabilité de me voir quitter la plateforme est grande. 

Evidemment se pose la question de savoir si la démarche de ces entreprises est éthique, a fortiori dans la mesure où elle s’en servent pour construire des produits dont l’utilité est tout à fait relative et ce dans le but de récolter des données qui sont plus tard revendues au plus offrant. 

Mais il s’agit là d’un autre débat. 

Ce qui m’intéresse ici serait plutôt de savoir si cette approche pourrait être utilisée pour “fabriquer” des addictions vertueuses. Comment modifier, organiser, influer sur notre environnement dans le but d’encourager la création “d’obsessions” qui nous pousseraient à aller de l’avant? 

Prenons un exemple concret, il ne se passe pas un jour sans que je lance le navigateur internet de mon ordinateur. Dans la mesure où mon objectif cette année est de m’investir pleinement dans mes projets d’écriture, j’ai fait en sorte que par défaut, lorsque mon navigateur se lance, j’atterrisse sur un nouveau brouillon sur Medium (chose très simple à mettre en place par ailleurs). 

En procédant ainsi j’essaie d’interrompre des schémas existants (aller sur ma boite mail, sur Youtube ou sur Facebook par défaut) pour les remplacer par une action qui est plus cohérente vis à vis de mes objectifs et créer via un mécanisme de répétition une sorte d’obsession artificielle. 

Seth Godin, réputé pour publier chaque jour un nouveau billet sur son blog, explique qu’écrire tous les jours a changé sa manière de réfléchir. La perspective d’avoir à poster quelque chose en ligne chaque jour l’incite à s’investir avec sérieux, à réfléchir, à écrire puis réviser ses textes. Cette échéance quotidienne change sa manière de penser et de s’organiser.

Si la feuille blanche est la première chose que je vois chaque fois que j’ouvre mon ordinateur, elle finira tôt ou tard par s’imposer à moi et modifier ma manière de créer. 

Pour pouvoir changer une habitude encore faut-il en avoir conscience, d’où l’importance selon moi de l’interruption proposée ici qui a un effet double : 

  1. Me forcer à sortir de mes schémas habituels et donc a priori inconscients

  2. Me réorienter de manière automatique (sans que j’ai à mobiliser une quelconque dose de volonté) vers une issue plus bénéfique

Toujours dans l’idée de nourrir et renforcer mes ambitions d’écrivain, j’ai mis en place des choses en place qui viennent nourrir ma recherche d’idées plutôt que me distraire. J‘ai par exemple arrêter les notifications Facebook, Instagram et Youtube sur mon téléphone portable pour les remplacer par les notifications d’application comme Ce jour là, qui propose chaque jour de courts résumés d’événements historiques.

Ce faisant il est fort probable que je finisse par tomber sur un événement qui attire mon attention et qui pourra venir nourrir ultérieurement mes écrits ou me donner une idée d’article. 

Je m’intéresse énormément à la notion de système et à la manière dont ils peuvent améliorer nos vies. Ils pourraient constituer un moyen de créer des addictions vertueuses, si l’on sait quels outils utiliser et comment les utiliser. Je pense explorer plus en avant cette question dans une série d’écrits et d’expérimentations à venir. 

Comme toujours j’attends vos réactions/suggestions/conseils dans les commentaires et n’hésitez pas à vous inscrire à ma newsletter afin de recevoir mes prochains articles directement dans votre boîte mail.

En attendant, prenez soin de vous.

Thomas