David Goggins : réaliser l’impossible. 

La première fois que David Goggins s’est essayé à la course longue distance, il a parcouru 160 kilomètres. En 19 heures. Sans jamais s’être entraîné auparavant pour ce genre de course. Avant de prendre place sur la ligne de départ, il n’avait même jamais couru de marathon.  

La raison qui l’a poussé à se lancer ce défi insensé était on ne peut plus noble : il avait décidé de participer à cette course dans le but de lever des fonds destinés aux familles de vétérans et de soldats morts au combat. 

Mais de nobles intentions ne suffisent malheureusement pas à éviter la rupture. David Goggins a parcouru les 30 derniers miles (à peu près 48 kilomètres) avec de multiples fractures au niveau des pieds et des chevilles. Ses reins montraient des signes de faiblesse. Il avait en tout et pour tout un paquet de crackers en guise de ravitaillement. 

Malgré tout, Goggins a terminé cette course. Avant d’être emmené à l’hôpital en urgence. Le corps a souffert mais l’esprit a refusé de lâcher. 

David Goggins a un liste longue comme le bras d’accomplissements qui, pour la plupart d’entre nous, paraissent inatteignables. Après avoir échoué deux fois aux tests d’entrée, il a finalement réussi à rejoindre les rangs des SEALs (corps d’élite de l’armée américaine). 

Il a complété la Hell Week à trois reprises : cinq jours et demi d’entraînement opérationnel dans le froid avec moins de quatre heures de sommeil par nuit. Au cours de l’une de ses premières tentative, il a attrapé une double pneumonie. Durant l’une de ces semaines de l’enfer, l’un de ses camarade de promotion est mort. 

Il détenait encore récemment le record du monde du plus grand nombre de tractions réalisées en moins de 24 heures : 4 030 tractions en un peu moins de 17 heures. 

Au cours des quinze dernières années, Goggins s’est distingué dans un grand nombre d’événements sportifs, il a notamment remporté ou terminé parmi les cinq premiers dans plus de 60 courses d’ultra-endurance. 

Au point de finir par attirer l’attention des médias. Il multiplie depuis quelques temps les apparitions dans un certain nombre de podcasts, enchaînant les interviews, nous donnant ainsi une idée assez précise de ce qui peut bien traverser l’esprit d’un homme tel que lui. 

“Lorsque mon esprit veut me faire aller dans une direction, je choisis systématiquement d’aller dans la direction opposée. Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour sortir aussi souvent que possible de ma zone de confort.”

Voici comment Goggins lui-même résume sa philosophie. Une quête incessante de dépassement de soi, aucune complaisance, aucune excuse. 

Et pourtant il n’en a pas toujours été ainsi. Avant de réussir à intégrer l’armée américaine, Goggins pesait 136 kg et souffrait de dépression. Élevé dans un foyer dysfonctionnel, il rapporte lui-même qu’il avait de grosses difficultés aux quotidien, aussi bien au niveau physique que psychologique dues à des abus répétés. 

Puis un jour il prit la décision d’intégrer les SEALs, sans doute pour prouver à un père abusif, lorsqu’il n’était pas tout simplement absent, qu’il n’était pas le bon à rien pour lequel il semblait le prendre. 

Alors Goggins a fait tout ce qui était en son pouvoir pour changer. 

C’est ce qui m’a le plus frappé lorsque j’ai commencé à faire des recherches à son sujet : la détermination dont il a fait preuve pour se réinventer et le point d’honneur qu’il met à proclamer haut et fort à qui veut bien l’entendre qu’il “n’est plus le même homme”

“I was a lying, insecured kid. I was fat, I was lying all the time… And I couldn’t get away with that anymore.”

Prendre ses responsabilités et faire face à ses peurs, ses insuffisances et les excuses qu’il ne cessait de se trouver, avec pour moteur, selon ses propres mots, une haine viscérale pour ce qu’il voyait dans le miroir. 

Il y a deux idées très intéressantes qui ressortent des différentes interviews que j’ai pu trouver de Goggins. 

I — L’identité est un concept fluctuant

Lorsque David Goggins décide qu’il en a assez, qu’il ne supporte plus ce qu’il voit dans le miroir, il s’attaque à son identité. Il décide ce jour-là qu’il ne sera plus le jeune homme obèse, en quête d’attention et de validation par autrui, qui passe à travers les mailles du filet en mentant constamment. 

Tout ce qu’il entreprendra par la suite, de sa candidature pour rejoindre les SEALs aux nombreuses courses auxquelles il a participé, n’aura pour autre but que de le forcer à dépasser ses limites, à sortir de sa zone de confort. Il refuse le compromis, refuse de considérer l’abandon comme une option. Parfois au péril de sa vie. 

On ne peut qu’admirer la détermination dont il a fait preuve. Certains jugeront son comportement extrême, voire malsain, à bien des égards. Un simple coup d’oeil à son journal d’entraînement en fera trembler plus d’un. 

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Ce qui m’intéresse dans la philosophie de Goggins tient au fait qu’il part du postulat que l’identité n’est pas une chose immuable. Plus intéressant encore, il est l’exemple même du fait que changer ne tient qu’à une chose : prendre la décision que la situation dans laquelle on se trouve n’est plus tolérable. 

Bien sûr, par la suite, cela suppose de se tenir à cette décision et il y a beaucoup de stratégies possibles pour faciliter le changement. Mais il n’en demeure pas moins que le point de départ de ce cheminement tient à une simple décision. 

Celle-ci peut être motivée par de nombreux facteurs, ce qui pousse une personne à changer lui est propre et lui appartient. Mais cette décision se doit d’être irrévocable. 

Cela peut paraître évident à nombre d’entre nous, mais soyons honnêtes, il nous arrive à tous de nous cacher derrière des excuses, parfois même de manière inconsciente, liées à des traits que l’on attribue à notre personnalité. 

“Je ne peux pas perdre du poids, je n’ai jamais été un grand sportif.”

“Je ne suis pas un lève-tôt, c’est comme ça, je n’y peux rien.” 

Ces excuses que l’on attribue à une personnalité que nous nous serions forgé au fil du temps (souvent avec l’aide de notre entourage) sont les seules choses qui nous empêchent de devenir celui ou celle que nous aimerions être. 

Je ne dis pas que surmonter les croyances limitantes que l’on s’est construit au fil des années soit une chose aisée. Je dis seulement que cela constitue un préalable nécessaire à tout changement et que les choses deviennent plus aisée lorsque l’on cesse de s’accrocher aussi fermement à l’idée que l’on se fait de soi. 

Yuval Noah Harari, auteur à succès de Sapiens et Homo Deus, interviewé récemment par Tom Bilyeu décrivait en ces mots le rapport étrange que nous avons à notre identité : 

“Our identity is a story that we constantly construct. Our mind is a machine that constantly produces stories, the most important being, of course, my story. But those stories are not real.”

Je me suis moi-même attardé sur la question dans un précédent article : 

“J’ai le sentiment que si nous choisissons d’appréhender les choses de cette manière c’est parce qu’en faisant de l’identité un ensemble de caractéristiques déterminées, établies et continues, nous répondons à un besoin profond de cohérence.

Les caractéristiques de ma personnalité seraient donc des repères auxquels je pourrais me raccrocher dans un monde constamment en mouvement.

Je regarde en arrière et revisite mon histoire pour essayer de comprendre ce que cela dit de moi.

(…)

A force de répétitions on ancre un certain nombre de comportements et de pensées, on les considère comme des acquis que rien ne semble pouvoir ébranler.”

Partant de ce constat que se passerait-il si, par exemple, pendant quelques minutes, je n’étais plus celui qui remet constamment les choses à demain, mais bien celui qui met un point d’honneur à être efficace, pertinent et prévenant. Si j’étais celui qui agit, qui prend l’initiative plutôt que celui qui est attentiste. Comment est-ce que je me comporterais? A quoi ressembleraient mes journées? Serait-ce si difficile que ça? 

Entretenir, ne serait-ce que quelques minutes par jour, l’idée selon laquelle mon identité n’est pas figée et que je peux devenir celui que je souhaiterais être. Un choix après l’autre. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, garder à l’esprit que nous sommes définis par nos choix. Chacun d’entre eux. Les uns après les autres. Comme autant de briques qui constitueraient les fondations de ma nouvelle identité. 

Mais pour cela je dois accepter le fait que la responsabilité de chacun de ces choix m’incombe. A moi seul. 

II — Toujours prendre la totale responsabilité de ses actes

“I’m all alone in this race. I don’t compete with anybody. It’s a lonely life, nobody will be there for me. Nobody will show up for me. I got to do it on my own.”

Il y a quelques semaines David Goggins était l’invité de James Altucher. Au milieu de l’interview, ce dernier lui posa la question suivante : 

“David, combien d’ami un homme adulte devrait avoir selon vous? 

  • Je ne peux parler que pour moi. Mais en ce qui me concerne je n’en ai pas plus de deux ou trois. Et ça me convient. C’est amplement suffisant.”

Bien que je ne sois pas fondamentalement d’accord avec lui sur ce point, cette déclaration en dit long sur la philosophie de Goggins. 

Réussir à se trouver, à se réaliser est une quête solitaire. Un chemin que l’on doit faire seul. 

D’autant plus que, comme il se plaît à le rappeler souvent : 

“Personne ne me doit rien, tout le monde s’en fout de moi. Je ne compte sur personne d’autre que moi-même. Et vous devriez en faire autant.”

Il est facile de blâmer les autres lorsque les choses ne fonctionnent pas. Ou de se cacher derrière les circonstances, les aléas de la vie… Et bien qu’il soit illusoire de croire que l’on peut toujours s’en sortir seul, sans l’aide de qui que ce soit, le fait de prendre la responsabilité totale de ses actes me paraît être une ligne de conduite non seulement saine, mais également nécessaire à bien des égards.

Si j’ai le sentiment d’avoir toujours agi au mieux de mes capacités, de m’être donné à fond, alors quelle que soit l’issue, je serais toujours en mesure de vivre avec. La déception, la peine et la frustration seront réelles mais elle seront d’autant moins durables que j’aurais ma conscience pour moi et que je pourrais me regarder dans la glace chaque jour sachant que j’ai agi au mieux de mes capacités. 

Ce que peu de gens réalisent c’est qu’un tel degré de responsabilisation ne vient qu’au prix d’un inconfort quasi-constant. Je ne parle pas d’une gêne insurmontable, je parle simplement du fait d’être prêt à pointer du doigt tous les compromis, toutes les fois où l’on se cache et où l’on se ment à soi-meme. 

Goggins le fait d’une manière assez brutale. Lorsqu’il parle de lui-même, de l’homme qu’il était et des défis qu’il a dû relever, il ne le fait pas tendrement. Il est d’une intransigeance rare. 

C’était le prix à payer pour accomplir toutes ses prouesses, pour sortir du lot et devenir hors du commun. Aucun compromis. 

Nous n’avons pas tous pour ambition de lui ressembler. Je ne pense pas courir d’ultra-marathon dans un avenir proche. Mais je gagnerais sans doute à faire preuve d’un peu plus de rigueur et de discipline, même si cela signifie me taper moi-même sur les doigts de temps à autre. 

A la différence de Goggins je pense que l’on peut élever ses standards et ses attentes vis à vis de soi-même sans être obligé d’en venir à se “brutaliser”. Il est tout à fait possible de faire face à ses manquements sans être obligé de se rabrouer. Il suffit simplement de reconnaître de manière ferme mais compréhensive : 

“Allez, admet-le Thomas. Tu aurais pu faire mieux. Tu ne t’es pas donné à fond cette fois-ci. Et même s’il n’y a pas mort d’homme, toi et moi savons très bien que le seul moyen d’atteindre tes objectifs est de te donner à 100%. Alors tâche de faire mieux la prochaine fois. OK?”

Le préalable à tout changement est de prendre conscience de nos manquements. 

La conséquence de cela est que, parfois, pour tenir nos engagements, pour aller au bout de notre démarche, il est nécessaire d’apprendre à dire non. 

Il m’est impossible de mobiliser toutes mes ressources si je ne suis pas concentré sur un objectif précis. Faire un choix apporte énormément de clarté. Lorsque l’on s’est fixé un objectif, on voit plus aisément les étapes à suivre, les actions à entreprendre. 

Mais comme me l’a beaucoup répété mon père lorsque j’étais jeune : choisir c’est renoncer. Il faut alors accepter que faire un choix nous oblige parfois à renoncer à un certain nombre de choses : quelques heures de sommeil, une soirée avec des amis… Et cela n’est possible que lorsque l’on fait le choix de prendre ses responsabilités.