Eckhart Tolle, le flow et le zen dans l’art du tir à l’arc : performance et mindfulness

J’écoutais récemment un podcast dans lequel Steven Kotler, auteur à succès et co-fondateur du Flow Genome Project, expliquait à Brian Rose les tenants et les aboutissants de l’expérience de performance optimale que l’on appelle communément depuis quelques années le flow.

Pour ceux d’entre vous qui ne seraient pas encore familiers avec le terme, cette idée d’état de performance optimale a été théorisé par Mihály Csíkszentmihályi, psychologue danois, dans les années 70. Le sujet a depuis fait couler beaucoup d’encre et il a fait l’objet d’études approfondies visant à déterminer ce qui pouvait caractériser cet état mais aussi comment le répliquer.

Steven Kotler est, à l’heure actuelle, l’un des leaders mondiaux dans ce domaine. Il a écrit plusieurs livres sur le sujet, donné de nombreuses conférences et il a cofondé une organisation dont le but est d’explorer plus en avant les spécificités liées au flow, dans le but de réussir à recréer intentionnellement cet état souvent vécu dans des conditions bien particulières.

En effet, on identifie en général six aspects entourant une expérience de flow :

  1. Concentration intense focalisée sur le moment présent.

  2. Disparition de la distance entre le sujet et l’objet.

  3. Perte du sentiment de conscience de soi.

  4. Sensation de contrôle et de puissance sur l’activité ou la situation.

  5. Distorsion de la perception du temps.

  6. L’activité est en soi source de satisfaction (une expérience qualifiée d’autotélique).

Cette épisode très intéressant couvre en profondeur un certain nombre d’implications possibles qui pourraient découler de la popularisation/vulgarisation des recherches autour du concept de flow. Cette approche de la performance très scientifique se base sur des études à grandes échelles et des observations poussées. Elle fait intervenir la psychologie, les neurosciences, la biomécanique… Mais à l’écoute des mécanismes décrits par Steven Kotler, j’ai repensé à un passage du livre d’Eckhart Tolle, Le Pouvoir Du Moment Présent.

“Tous les véritables artistes, qu’ils le sachent ou non, créent à partir d’un état de vide mental qui donne forme à l’impulsion ou à l’intuition créative. Même les plus grands savants ont rapporté que leurs percées créatives s’étaient produites dans des moments de quiétude mentale.”

On retrouve ici 3 des aspects considérés comme fondateurs et nécessaires dans l’expérience de flow : Concentration intense focalisée sur le moment présent / Disparition de la distance entre le sujet et l’objet / Perte du sentiment de conscience de soi.

Un peu plus loin dans son livre, Eckhart Tolle écrit:

“Quand vous agissez en fonction de la conscience que vous avez dans le moment présent, tout ce que vous faites est imprégné d’une certaine qualité, d’un certain soin et d’un certain amour, même le plus simple des gestes.”

De nouveau, la qualité du geste, l’aisance, la fluidité née de l’absorption dans l’instant présent.

J’en suis venu à me demander si Eckhart Tolle n’avait pas abordé sous l’angle de la philosophie et de la spiritualité, ce que Steven Kotler et d’autres avant lui ont essayé de décrypter grâce à la science. Les objectifs ne sont pas totalement les mêmes mais les méthodes semblent converger.

Eckhart Tolle cherche à se libérer des conditionnements mentaux pour atteindre un état de paix et de vide mental. Il y arrive en se concentrant uniquement sur l’instant présent, au point d’en avoir fait son mantra, la pierre angulaire de son mode de vie.

Steven Kotler quant à lui cherche un moyen d’atteindre l’excellence, de repousser les limites de la performance humaine, tant au niveau individuel que collectif, et voici comment il synthétise lui-même le fruit de ses recherches : “Flow Follows Focus”. Le secret serait donc l’attention indivise portée à une tâche (chose plus complexe qu’il n’y paraît, a fortiori dans le monde actuel où les stimulus et les causes d’interruption sont légions).

Bien évidemment, il s’agit là d’une simplification un peu extrême mais je trouvais intéressant de voir que deux thèses n’ayant a priori rien à voir semblait converger vers un même point de départ. Si les objectifs et les ramifications diffèrent, le constat d’origine est le même.

Malgré tout, j’en suis venu à me demander, étant donné que toutes ces réflexions sont relativement récentes, si elles ne s’étaient pas, même indirectement, influencées les unes les autres. J’en suis venu à me demander s’il existait des travaux ou des écrits antérieurs qui abonderaient également en ce sens.

J’ai alors repensé à un livre, recommandé par Tim Ferriss dans l’un de ses podcasts, que j’ai récemment terminé : Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc. Ce livre retrace le parcours d’un philosophe allemand qui décide de partir enseigner au Japon dans le but d’approfondir ses connaissances de la philosophie zen.

Pour ce faire, il décide d’apprendre l’art du tir à l’arc auprès d’un maître réputé. Il rapporte dans son livre le fruit de ces années de pratique sous la direction d’un maître ayant hérité son savoir des grands qui l’ont précédé. Il est dit de ce livre que “l’un des caractères qui nous frappent le plus dans l’exercice du tir à l’arc, et en fait de tous les arts tels qu’on les étudie au Japon, c’est qu’on n’en attend pas des jouissances uniquement esthétiques, mais qu’on y voit un moyen de former le mental, et même de le mettre en contact avec la réalité ultime.”

Dans cet ouvrage datant de 1948, Eugen Herrigel explique comment tout est fait dans l’enseignement du tir à l’arc japonais pour inciter l’archer à s’oublier dans l’acte même du tir. Rien de tout ce précède l’envol de la flèche n’est réfléchi, à aucun moment l’archer n’intervient dans la réalisation d’un tir parfait. Sa seule mission serait donc de s’affranchir de son besoin, naturel mais contre-productif, de contrôle pour laisser la main à autre chose, pour laisser s’accomplir le destin de la flèche.

Cette notion de quelque chose qui s’exprime à travers l’archer au moment du tir revient plusieurs fois dans l’ouvrage. Or il semblerait que le meilleur moyen pour l’archer de laisser s’exprimer cette entité qui le dépasse est pour celui-ci de s’absorber complètement dans l’instant présent au point de perdre la conscience qu’il a de lui-même pour finir par s’effacer.

Cela ne vous rappelle rien ?

Concentration intense focalisée sur le moment présent / Disparition de la distance entre le sujet et l’objet / Perte du sentiment de conscience de soi.

Trois des conditions nécessaires à l’accès à l’état de flow qui a fait couler tant d’encre ces dernières années.

A leurs manières, sans s’appuyer sur les connaissances scientifiques dont nous disposons et qui nous permettent de décrypter en partie les mécanismes biologiques en jeu au moment de ces expériences, les philosophes antiques avaient donc déjà mis le doigt sur ce qui semble être une condition préalable à un accomplissement optimal.

En cherchant à répondre à la question de savoir comment vivre une bonne vie, les philosophes zens, bouddhistes et stoïciens n’auraient-ils pas tiré un enseignement dont les implications fascinent et interrogent encore aujourd’hui ?

Plus présent, moins auto-centré, tourné vers le monde extérieur, absorbé par la tâche qui s’offre à lui à chaque moment, cessant d’anticiper à chaque instant. Voilà peut-être les caractéristiques de l’homme que rien ne saurait arrêter.